La Concierge, Madame Jeanne Boileau

La Gazette du Panthéon vient de découvrir la double identité d'un bien
curieux personnage.  Il s'agit d'un écrivain qui publie des best-sellers dans
la série noire et qui se cache sous les traits d'une concierge du quatrième
arrondissement.  Nous l'avons rencontré pour vous et nous avons essayé de
lui faire révéler ses secrets...

Mme Boileau:
    Mon père me disait toujours que la curiosité était un signe
d'intelligence.  Dans ce cas, je suis la soeur jumelle d'Enstein!  Car
je suis une curieuse insatiable.  Hélas, j'ai aussi gandi en entendant
un autre son de cloche… ma mère, que je soupçonnais d'avoir des secrets,
me disait sans cesse que la curiosité était un vilain défaut!  Alors
j'ai appris à être curieuse avec les hommes et silencieuse et
observatrice avec les femmes.   C'est fou ce que j'ai acquis comme
connaissances depuis mon adolescence.

   - .....

   - Vous aimeriez savoir qui je suis vraiment… bon,... d'accord, mais je vous
autorise trois questions, pas plus.

   - .....

    - Mon nom?     Jeanne Boileau. Et je n'aime ni mon
prénom ni mon nom de famille.  Jeanne est un nom de grand-mère et je
m'identifie plus avec Demi Moore qu'avec Jeanne Calment .  Quant à mon
nom de famille, n'en parlons pas, dès que je bois un verre de vin ou un
petit apéritif, des plaisanteries plus stupides les unes que les autres
pleuvent de tous les côtés.  Alors, maintenant que je suis concierge, je
n'ai plus besoin d'avoir de nom, c'est bien pratique.  Sur ma porte, à
côté de la sonnette, il y a une petite plaque de cuivre gravée très chic
qui dit en lettres italliques "CONCIERGE" .  C'est ainsi que tout le
monde m'appelle dans l'immeuble:  "la concierge".

...

   -  Non, je n'ai pas toujours été concierge.  Je suis née dans une ferme du
Bourbonnais, dans la "France profonde" comme on dit en se moquant à
Paris.  Là, j'ai grandi au milieu des poulets, des dindes, des lapins et des
vaches.  J'adorais mon arrière grand-mère qui couvait des paniers de
poussins sur ses genoux ou sous sa couette pour leur tenir chaud l'hiver.
Elle m'a appris à jouer aux cartes, à écosser les petits pois et à battre la
crème avec la main dans un grand bol pour en faire du beurre.  Quand j'ai eu
l'âge d'aller au lycée, j'ai quitté le petit village de Lapalisse pour aller
étudier en pension à Vichy, une grande ville thermale peuplée de malades
de passage qui viennent pour soigner leur foie.  Le soir toute la ville était
endormie à 20 heures.  L’horreur totale pour une adolescente à
l'imagination fertile et  en veine d’aventures.  C'est là que, l'année
du Bac, j'ai rencontré mon mari, Jean-Pierre, un photographe Parisien
qui était venu faire une cure après une hépatite aigüe contractée lors
d'un voyage en Asie.  Je l'ai suivi à Paris  où il habitait lorsqu'il
n'était pas en voyage.  Je l'ai assisté dans tous ses reportages
professionnels et il m'a fait découvrir un monde que je soupçonnais
peu.  Il a assouvi ma soif de savoir, jusqu'au jour où il est tombé du
haut d'un toit avec tous ses appareils, alors qu’il prenait des photos
d’une manif' sur les champs Elysées…

.....

   - Comment suis-je devenue concierge?  Après la mort de Jean Pierre,
je me suis enfermée dans notre appartement avec tous mes souvenirs -
des cartons entiers de photos - pour fuir les gens et écrire mes
mémoires.    Puis un jour j'ai décidé d'arrêter de vivre dans le passé
et j'ai retrouvé ma curiosité.  Je me suis passionnée pour les romans
policiers.  Mon premier, publié sous un nom de plume, fut un
best-seller!  J'étais prête à changer de vie.  Une petite annonce dans le
journal, l'attrait d'habiter prè du Quartier du Marais, la proximité de
nombreux cafés et la possibilité d'observer les clients des cafés et les
locataires de l'immeuble pour m'inspirer m'ont décidée.  Personne ne
sait que je suis un auteur célèbre, car on se méfierait de moi, et on ne
trouverait pas normal qu'à plus de quarante ans, je fasse des ménages.
D'ailleurs, je ne suis pas très douée (j'ai mes propres méthodes peu
orthodoxes et ultra-rapides pour cacher la poussière) et j'ai déjà eu du
mal à convaincre certains locataires de me garder un ou deux matins par
semaine.  Je pourrais vous en dire long sur leur style de vie!  Vous
êtes intéressés?  Vous n'en saurez pas plus aujourd'hui… je suis
désolée.  Vous avez eu vos trois réponses, et d'ailleurs… la curiosité
est un bien vilain défaut!